Partie 7 : Quinze jours avant l’audience, l’appartement est devenu un lieu de précision.
Les murs étaient couverts de feuilles. Pas de cris. Pas de désordre. Juste des lignes, des dates, des noms, des horaires. Sandra venait deux fois par semaine. David passait le soir. Nous parlions peu. Nous pointions. Nous relisions. Nous vérifions. La vérité n’a pas besoin d’être bruyante. Elle a besoin d’être exacte. J’ai appris à dormir par cycles de trois heures. À me lever avant l’aube pour relire les annexes. À boire du thé noir sans sucre pour garder l’esprit clair. Je n’étais pas en état de siège. J’étais en état de préparation. Et la préparation, ce n’est pas l’anticipation de la bataille. C’est l’organisation de la clarté. J’ai découvert que la clarté ne tombe pas du ciel. Elle se construit par répétition. Par vérification. Par refus de céder à la fatigue ou à l’urgence. J’ai tracé des flèches entre les pages. J’ai noté des références. J’ai croisé les sources. J’ai transformé l’appartement en salle de contrôle. Pas pour espionner. Pour aligner.
Emma a eu un cauchemar un jeudi. Elle m’a appelé à vingt-trois heures. Sa voix était petite, mais claire. « Papa, j’ai rêvé qu’on était dans une grande pièce et que tout le monde parlait en même temps, et je ne savais plus où tu étais. » Je lui ai dit de fermer les yeux. De respirer lentement. De compter jusqu’à dix en pensant à la salle des sciences, au frottement des billes sur les rampes. Elle a suivi mes instructions. J’ai entendu sa respiration ralentir. « Je suis là, ai-je dit. Je ne bouge pas. » Elle a raccroché. Je suis resté assis dans le noir, le téléphone contre l’oreille, longtemps après que la ligne ait coupé. Le silence n’était pas vide. Il était plein de ce qui venait de se dire sans mots. J’ai compris ce jour-là que la préparation ne se limitait pas aux dossiers. Elle se jouait aussi dans les nuits où on ne dort pas. Dans les appels où on ne parle pas. Dans les silences qu’on choisit de garder plutôt que de remplir par peur. J’ai écrit une note sur un papier libre : Ne pas expliquer. Être. Je l’ai épinglée à côté du planning. Je l’ai relue chaque matin. Pas comme un mantra. Comme un rappel. Expliquer, c’est chercher à convaincre. Être, c’est laisser constater. Et le constat, quand il est répété, finit par devenir une évidence.
Le vendredi, j’ai appelé Denver. J’ai dit que la vente serait reportée de quatre mois. Que les conditions restaient identiques. Que le délai n’était pas un refus, mais un recalage. L’interlocuteur a soupiré. J’ai attendu. Il a dit : « D’accord. Mais ne nous faites pas perdre notre temps. » « Je ne le fais jamais », ai-je répondu. J’ai raccroché. J’ai ouvert le dossier. J’ai relu la page sur les week-ends. J’ai ajouté une ligne : 14 novembre. Emma a dormi chez moi. Elle a laissé son doudou sur le canapé. Je l’ai gardé. Il est toujours là. Pas pour le tribunal. Pour moi. Pour me rappeler que la garde ne se mesure pas en jours. Elle se mesure en traces. En objets oubliés. En présences qui restent quand on est parti. Et en absences qui ne laissent pas de vide, parce qu’elles sont déjà comblées par la certitude du retour. Dans treize jours, je rentrerais dans cette salle. Et je n’aurais plus à prouver que j’étais capable. J’aurais à montrer que j’étais là. Et que j’y serais encore demain. Et après-demain. Jusqu’à ce qu’elle n’ait plus besoin que je le dise. Jusqu’à ce qu’elle le sache.