Partie 5 : Avant que j’aie le temps de répondre, Léa a levé son verre, prête à me définir avec une précision cruelle devant tout le monde, et à transformer mon identité en une phrase légère, facile à oublier.

Partie 5 : « Elle Flotte »

Léa portait une robe blanche simple, des chaussures noires plates.
Les cheveux attachés avec cette précision douce que les gens prennent pour de la modestie quand elle vient avec un sourire.
Elle a levé son verre.
Le cristal a capté la lumière du lustre, et elle a souri.
« Oh, c’est Camille », a-t-elle dit.
Elle n’a pas dit ma sœur.
Elle a dit Camille.
Comme on nomme une connaissance rencontrée par hasard.
« Elle était dans la Marine, je crois. Elle n’a pas vraiment fini. Maintenant elle fait du yoga, ou de l’humanitaire à l’étranger, un truc comme ça. Elle flotte un peu. »
Elle flotte.
J’ai senti mes doigts se refermer autour du bord de l’assiette.
Le carton a cédé légèrement sous la pression.
J’ai desserré la main.
J’avais tenu des pièces où un mauvais geste pouvait coûter des vies.
J’avais appris à compter mes respirations quand tout le monde autour de moi perdait la sienne.
J’avais traversé des déserts, des jungles, des nuits sans lune, en gardant le silence parce que les mots étaient parfois plus dangereux que les balles.
Mais ces deux mots m’ont frappée parce qu’ils n’étaient pas venus par accident.
Ils avaient une place dans sa bouche.
Ils avaient été préparés.
Mon père les a entendus.
Ma mère les a entendus.
Thomas les a entendus.
Personne ne l’a corrigée.
La fourchette de mon oncle est restée suspendue au-dessus de son assiette.
Un verre a touché la table avec un petit bruit trop clair.
Le café a continué de couler dans la cuisine, goutte après goutte.
Comme si l’appartement refusait de reconnaître ce qui venait d’être dit.
Parfois, l’histoire la plus cruelle dans une famille, ce n’est pas le mensonge.
C’est le confort avec lequel tout le monde lui fait une place.

Partie 6 : Ce confort allait se répéter deux soirs plus tard, lors d’une réception où l’administration elle-même semblerait oublier mon existence, me forçant à écrire mon propre nom sur un bout de papier pour prouver que j’étais bien réelle.

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